La récente sortie médiatique de l’Honorable Sénateur, Professeur Modeste Bahati Lukwebo a suscité des réactions contrastées au sein de la classe politique congolaise. Certains, mus davantage par le réflexe de flatterie que par l’exigence d’analyse, se sont empressés d’y voir un acte de dissidence au sein de la majorité. Une telle lecture est non seulement simpliste, mais politiquement dangereuse.
Car dans une République confrontée à une guerre persistante et à des pressions géopolitiques croissantes, la parole politique responsable ne devrait jamais être assimilée à une rébellion. Elle doit être perçue comme ce qu’elle est réellement : une contribution au débat national sur les choix stratégiques qui engagent l’avenir du pays.
La question constitutionnelle, revenue au cœur du débat public depuis les discours du Président de la République, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, prononcés à Kisangani en octobre 2024 et à Lubumbashi en novembre 2024, constitue précisément l’un de ces sujets majeurs. À Kisangani, le 23 octobre 2024, le Chef de l’État avait affirmé que la Constitution congolaise devait être adaptée aux réalités nationales, estimant que le texte actuel avait été rédigé « à l’étranger et par des étrangers ». ([Enquete.cd][1])
Quelques semaines plus tard, à Lubumbashi, le 16 novembre 2024, il avait précisé que cette réflexion sur la Constitution ne devait pas être interprétée comme une tentative de prolongation du pouvoir, mais comme un processus destiné à engager une réflexion nationale sur les institutions du pays. ([ACP][2])
Ces propos, qui se voulaient à l’origine une ouverture au débat, ont pourtant été rapidement instrumentalisés et amplifiés par certains cercles académiques et politiques. Dans ce processus, une frange de professeurs constitutionnalistes — devenus au fil du temps de véritables « souffleurs » du pouvoir — a contribué à installer une confusion profonde dans l’opinion publique.
Au lieu d’éclairer la nation par une analyse rigoureuse et indépendante, ces intellectuels ont parfois préféré la posture de courtisans. Tour à tour défenseurs zélés ou critiques opportunistes de la révision constitutionnelle selon les circonstances politiques, ils ont nourri un climat de suspicion et de polarisation autour d’un débat qui aurait dû rester serein et stratégique.
Or, dans un environnement régional aussi instable que celui des Grands Lacs, les ambiguïtés politiques internes ont toujours des répercussions géopolitiques. L’histoire récente de la République démocratique du Congo nous l’enseigne : chaque moment de fragilité institutionnelle est immédiatement exploité par les forces hostiles à la souveraineté du pays.
La résurgence du M23 dans l’Est de la RDC ne peut être comprise indépendamment de cette réalité. Derrière ce mouvement rebelle se dessine une architecture régionale de pouvoir dans laquelle les rivalités sécuritaires, les ambitions géopolitiques et les intérêts économiques s’entremêlent étroitement.
Depuis plusieurs années, Kinshasa accuse le Rwanda de soutenir ce groupe armé dans le but de maintenir une zone d’influence sécuritaire et économique dans l’Est congolais, région stratégique pour ses ressources minières et son positionnement géographique. Dans ce contexte, toute perception d’instabilité politique à Kinshasa devient une opportunité pour les acteurs régionaux cherchant à renforcer leur influence dans l’espace congolais.
Ainsi, lorsque le débat constitutionnel congolais apparaît confus, désordonné ou mal maîtrisé, il peut involontairement servir de levier à ceux qui nourrissent des ambitions hégémoniques sur le territoire congolais. L’histoire des conflits dans la région des Grands Lacs montre que la guerre ne se mène pas seulement avec des armes ; elle se mène aussi avec des perceptions, des récits et des fragilités politiques exploitées à distance.
À cette dimension régionale s’ajoute désormais une dimension internationale. La RDC, au cœur de l’une des régions les plus riches en minerais stratégiques du monde, se trouve également prise dans la recomposition des rapports de force entre grandes puissances. Les initiatives diplomatiques récentes impliquant Washington et Doha dans la recherche d’une solution au conflit illustrent cette réalité : la crise congolaise n’est plus seulement un conflit régional, elle est devenue un enjeu géopolitique global.
Dans ce contexte mouvant, la République démocratique du Congo ne peut se permettre ni la confusion stratégique ni les débats instrumentalisés. Les questions institutionnelles doivent être abordées avec responsabilité, maturité et sens de l’État.
C’est précisément dans cette perspective que la prise de parole du Professeur Modeste Bahati Lukwebo mérite d’être comprise. Elle ne constitue pas une rupture politique, mais une invitation à replacer la question constitutionnelle dans un cadre de réflexion nationale plus large, tenant compte des réalités sécuritaires et géopolitiques auxquelles le pays est confronté.
La majorité présidentielle a aujourd’hui une responsabilité historique. En tant que plateforme politique au pouvoir, elle doit jouer pleinement son rôle de fédérateur des forces politiques qui composent la coalition gouvernementale.
Gouverner en coalition implique la concertation, le dialogue et la construction collective des grandes orientations politiques. Subir des options dictées par une seule force politique constitue une erreur stratégique lorsque l’on agit dans le cadre d’une alliance de plusieurs composantes.
Il devient donc nécessaire d’instaurer un véritable débat politique et démocratique au sein de la majorité, notamment autour de la Constitution, de la gestion de la guerre dans l’Est et des perspectives réalistes de sortie de ce conflit. Une coalition forte est celle qui sait transformer la diversité de ses sensibilités en intelligence collective au service de la nation.
La République démocratique du Congo traverse aujourd’hui une période charnière de son histoire. Face aux défis sécuritaires, aux pressions géopolitiques et aux attentes légitimes de son peuple, la nation a besoin d’un leadership lucide, d’unité politique et d’un débat démocratique assumé.
Refuser le débat serait une faiblesse. L’ouvrir avec courage pourrait être l’un des actes politiques les plus responsables de notre temps.
Philippe Undji Yangya
Analyste politique, Expert en Planification et Démographe









