Kinshasadirect.net, Par Mariella M.
Alors que Washington s’apprête à accueillir l’entérinement officiel de l’accord de paix entre la RDC et le Rwanda, les combats se poursuivent dans l’Est du pays. Pour comprendre les enjeux et décrypter les signaux contradictoires entre diplomatie et réalité du terrain, Kinshasadirect.net s’est entretenu avec Arsène ZAGABE, observateur avisé et communicateur engagé pour la paix.
Mariella (Kinshasadirect.net) : Monsieur ZAGABE, aujourd’hui Washington devient le centre d’attention de toute la région des Grands Lacs. Que représente, selon vous, cet entérinement de l’accord ?
Arsène ZAGABE : C’est un moment symboliquement fort, incontestablement. L’entérinement de cet accord à Washington rappelle à quel point la crise sécuritaire dans l’Est de la RDC a atteint une dimension géopolitique majeure. Mais je reste prudent : un accord n’a de valeur que s’il est respecté sur le terrain. On signe dans les capitales, mais la paix se joue dans les collines du Rutshuru, dans les villages du Masisi, dans les forêts de Beni. Ce qui m’inquiète, c’est l’écart déjà visible entre la diplomatie internationale et la réalité des combats sur place.
Mariella : Justement, plusieurs sources confirment des affrontements en cours malgré l’imminence de la cérémonie à Washington. Comment interprétez-vous cette contradiction ?
Arsène ZAGABE : Elle est révélatrice. Alors que les gouvernements parlent d’apaisement, les Forces coalisées FARDC–Wazalendo affrontent depuis plus de 72 heures l’AFC/M23. Deux lectures sont possibles : soit chaque partie cherche à renforcer son rapport de force au moment de la signature, soit l’une des deux parties n’a pas réellement l’intention de s’engager sur une voie pacifique. Dans les deux cas, cela fragilise la crédibilité du processus. Et malheureusement, ceux qui en paient le prix, ce sont les civils. On parle de dizaines de victimes, directes ou collatérales, sous les bombardements. Tant que le terrain brûle, aucun accord, même signé à Washington, ne peut être considéré comme gagné.
Mariella : À Kinshasa, on souligne souvent la fermeté du Président Félix Tshisekedi. Pensez-vous que cette fermeté est un atout dans ce contexte ?
Arsène ZAGABE : Le Président Tshisekedi a tracé des lignes rouges claires, notamment sur la souveraineté nationale et le retrait total des groupes soutenus de l’extérieur. Cette fermeté peut rassurer la population congolaise, qui en a assez de la complaisance et des discours sans lendemain. Mais elle ne suffit pas. Une fermeté isolée, sans actions opérationnelles coordonnées et sans engagement réel des partenaires régionaux, risque de se heurter au blocage. Face à Kagame, qui refuse toujours de retirer ce qu’il appelle ses « mesures défensives », la détermination seule ne suffira pas : il faut une pression internationale cohérente.
Mariella : Selon vous, quelles sont les chances que cet accord aboutisse réellement à une paix durable ?
Arsène ZAGABE : Je dirais que les chances existent, mais elles sont fragiles. Nous sommes face à deux narratifs totalement opposés : la RDC parle de sécurité et d’intégrité territoriale, le Rwanda parle de défense. Tant qu’il n’y aura pas un mécanisme clair de vérification, de retrait, de neutralisation et de suivi, cet accord restera une promesse lointaine. Les populations de l’Est, meurtries depuis plus de vingt ans, n’attendent plus des annonces : elles attendent des changements tangibles. Pour l’instant, l’espoir existe, mais il vacille.
Mariella : Quel message adressez-vous aux populations de l’Est qui suivent cette actualité avec un mélange d’espoir et de scepticisme ?
Arsène ZAGABE : Je leur dirais de garder l’espoir tout en restant lucides. La paix est possible, mais elle ne se décrète pas : elle se construit, pas à pas. Leur résilience est admirable, mais elle ne doit pas devenir un prétexte pour retarder les solutions. L’État doit renforcer sa présence, les partenaires doivent être cohérents, et les acteurs régionaux doivent cesser toute duplicité. Aux populations de l’Est, je dis : votre souffrance n’est pas invisible. Vos voix doivent rester au centre de toutes les décisions.
Mariella : En un mot, que faut-il attendre des heures à venir ?
Arsène ZAGABE : La prudence. Washington peut ouvrir une porte, mais seule la sincérité des parties et la fin effective des hostilités permettront de dire que la paix a commencé.









