Interviewé par le journaliste Bacem Chebbi sur le plateau de la chaîne russe RT en langue française, l’Ambassadeur de la République Démocratique du Congo en Tunisie, le Professeur Mwendanga Musengo Désiré-Salomon, a livré une analyse sans concession de la situation sécuritaire qui prévaut dans l’Est de son pays, toujours ravagé par l’activisme du mouvement rebelle AFC/M23, mais aussi a donné des points de vues percutants sur la diplomatie économique ainsi que différentes formes de coopération que son pays pourrait engager avec plusieurs nations.
Des accords de paix restés lettre morte
Le diplomate congolais a rappelé que le 27 juin 2025, bien avant la signature d’une déclaration des principes à Doha sous médiation qatarie, Kinshasa et Kigali avaient déjà conclu un accord de paix bilatéral. Mais, regrette-t-il, « rien de tout ce qui a été signé n’est jusqu’à présent respecté sur le terrain », dénonçant la violation flagrante du cessez-le-feu permanent et la menace qui pèse sur la ville d’Uvira.

Une agression à visée territoriale
Saluant la Tunisie, « un vieux ami de mon pays » qui a publiquement exigé le respect de l’intégrité territoriale de la RDC, l’ambassadeur a dénoncé les « velléités de grignoter un peu de terres congolaises » de la part du Rwanda. Il a martelé la position de Kinshasa : la souveraineté nationale n’est pas négociable.
Félix Tshisekedi, sur tous les fronts
Évoquant les efforts du Président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, le Professeur Désiré-Salomon a souligné que le chef de l’État congolais est engagé « sur tous les fronts, militaires et diplomatiques » pour rétablir la paix et restaurer l’autorité de l’État. Parallèlement, Tshisekedi s’emploie à redorer l’image de la RDC et à attirer les investisseurs étrangers dans le secteur de la transformation locale des minerais. Avec un marché estimé à plus de 300 millions de consommateurs, la RDC ambitionne de retenir sa jeunesse en Afrique, plutôt que de la voir fuir à l’étranger.
Coopération avec la Tunisie : éducation et business
Sur le plan bilatéral, l’ambassadeur a mis en lumière les projets concrets entre Kinshasa et Tunis : de futurs accords économiques, la facilitation de la circulation des opérateurs et l’ouverture d’une ligne aérienne directe Kinshasa–Tunis.
Il a aussi insisté sur la forte présence estudiantine congolaise en Tunisie, estimée à près de 2 000 étudiants, la plus grande communauté subsaharienne du pays. « On les encourage à apprendre sérieusement… qu’ils puissent regagner le pays avec le bagage intellectuel qu’ils auront acquis et contribuer au développement du Congo », a-t-il affirmé.
La RDC, « puissance dormante » au cœur de l’Afrique
Mwendanga Musengo Désiré-Salomon a replacé le rôle de la RDC dans son environnement régional. Membre actif de la SADC, de l’EAC, de la CEAC et de la CPGL, Kinshasa collabore ainsi avec 36 pays africains. Pour lui, « la RDC est une puissance qui dort et qui a la vocation de se réveiller pour être la locomotive des autres pays voisins ».
Géopolitique mondiale : éviter que la RDC devienne un champ de bataille
Revenant sur l’histoire des relations internationales, le Professeur Mwendanga Musengo Désiré-Salomon a rappelé que la République Démocratique du Congo (ancien Zaïre) avait déjà joué un rôle central durant la guerre froide, au moment où le monde était scindé en deux blocs idéologiques : le camp capitaliste mené par les États-Unis et le camp communiste dominé par l’URSS. À cette époque, la RDC avait su maintenir un équilibre diplomatique délicat : elle entretenait des relations cordiales aussi bien avec Washington qu’avec Pékin, alliée de Moscou.
Le diplomate a évoqué des faits marquants de cette période : si le Zaïre n’avait pas été en bons termes avec les États-Unis, jamais un combat historique comme celui de Mohamed Ali contre George Foreman n’aurait pu se tenir à Kinshasa en 1974. De même, le président Mobutu Sese Seko avait cherché à s’inspirer du modèle culturel chinois en lançant le « retour à l’authenticité», avec un fait marquant l’adoption de la tenue appelée « abacost » (Aba le costume), une tenue à col mao inspirée de Mao Zedong, symbole de l’identité nationale, tout en interdisant la cravate considérée comme un signe occidental. Ces choix illustraient déjà la volonté du Congo de ne pas s’aligner sur un camp précis, ni à gauche, ni à droite, mais de jouer un rôle de puissance indépendante.
Transposant ces leçons d’histoire au contexte actuel, l’ambassadeur a averti que la RDC, riche de ses ressources stratégiques et de sa position géographique centrale, ne doit pas devenir un terrain de rivalité entre les grandes puissances contemporaines : la Chine, la Russie et les États-Unis. « Quand deux éléphants se battent, c’est les herbes qui en pâtissent », a-t-il rappelé, insistant sur les conséquences désastreuses pour le peuple congolais si son pays servait de champ de bataille aux affrontements géopolitiques mondiaux.
Au contraire, il propose une approche novatrice : transformer cette rivalité en coopération multilatérale. Pour lui, la RDC doit se positionner comme un acteur stratégique incontournable en fédérant ces puissances autour d’un projet commun. Il appelle ainsi à la création d’un « G4 », un groupe réunissant les États-Unis, la Chine, la Russie et la RDC. L’idée serait de bâtir un partenariat gagnant-gagnant où chacun tirerait profit des richesses naturelles et du potentiel économique congolais, tout en garantissant à la RDC un rôle moteur dans le développement régional et mondial.
La Russie, partenaire stratégique
Le diplomate a défendu le maintien de l’unité congolaise face aux discours de balkanisation : « le premier pays le plus vaste du monde c’est la Russie avec ses 17 millions de kilomètres carrés pourtant son gouvernement parvient à mieux gouverner… Donc, ma raison de balkaniser le Congo ce n’est pas la solution à sa gouvernance ». Il a plaidé pour un partenariat énergétique (gaz méthane du lac Kivu, pétrole, etc.) et rappelé l’amitié historique avec Moscou, symbolisée par l’Université Lumumba et les 65 ans de relations bilatérales dernièrement célébrés.
Environnement : plaidoyer pour une justice climatique
Avant de conclure, il a rappelé l’importance cruciale du bassin du Congo, deuxième poumon écologique de la planète : « grâce au bassin du Congo, l’humanité arrive à respirer aujourd’hui ». Il a dénoncé l’hypocrisie des grandes puissances pollueuses qui imposent des restrictions aux populations locales « sans rien donner en retour ». Pour lui, il est urgent d’accorder un crédit carbone juste et équitable aux communautés qui protègent ces forêts vitales.
Un message fort à la jeunesse congolaise
Enfin, l’ambassadeur a conclu son interview par un message vibrant à la jeunesse : « Vous vous imaginez un revolver sans gâchette ? Imaginez-vous ce qu’est un revolver avec sa gâchette. Vous êtes la gâchette de notre pays ». Une métaphore inspirée de Frantz Fanon, qui affirmait que « l’Afrique a la forme d’un revolver dont la gâchette se trouve au Congo ».









